L’occupation coloniale de l’Afrique et sa décolonisation brutale

Par François SPIRLET

Déporté de la Résistance, ancien fonctionnaire colonial (1955-1960)

Conseiller et secrétaire particulier d’un Ministre africain (1961-1962)

Expert de l’UNESCO en Afrique Tropicale et des Grands Lacs (1963-1966)

Le récent débat “A vous de juger” sur le rôle positif qu’aurait pu jouer la colonisation a montré à quel point les interprétations sont tranchées et les nerfs à fleur de peau.

Bien que certains des intervenants et la majorité du public n’avaient jamais vécu en Afrique !

D’emblée, précisons par mon vécu de fonctionnaire colonial, ayant connu les dernières années d’occupation européenne de l’Afrique (colonialisme étant un euphémisme) qu’il n’y a jamais eu de “bonne’ colonisation”, tout au plus de moins mauvaises, mais aussi d’exécrables, telle que celle d’Afrique du Sud, sans doute la plus connue.

Avant de comprendre l’inanité de l’article 4 de la loi du 23 février 2005, et le légitime appel des 19, il est indispensable d’en expliquer la raison primordiale.

Il s’agit de l’absence d’un devoir de Mémoire européen qui aurait été initié par tous les pays ayant participé au dépeçage de l’Afrique et à l’occupation coloniale qui s’en est suivi.

C’est l’explication primordiale du chaos africain actuel, nous y reviendrons.

Il s’agit, malheureusement de la quasi-totalité des pays fondateurs de l’Europe des 12, dont certains, tout aussi coupables, se sont permis de culpabiliser la seule France.

Ce devoir de mémoire, incontournable et accompli de façon exemplaire aurait évité bien des erreurs et permis de jeter les nouvelles bases d’une véritable coopération eurafricaine.

À ce sujet, en m’appuyant sur mon vécu, c’est parce que l’Allemagne a accompli son travail de Mémoire mieux que d’autres qu’elle a retrouvé sa dignité.

Mais il a fallu 50 ans avant qu’un chef d’État français affirme sans ambiguïté le rôle et les responsabilités du régime de Vichy dans sa collaboration avec le nazisme.

En espérant que sa démarche, bien tardive était totalement dénuée d’intention électoraliste.

Enfin, il est indispensable de déterminer, une fois pour toutes, la finalité de la colonisation.

Il s’agissait avant tout de trouver et d’exploiter toutes les ressources africaines, pour assurer ainsi un prodigieux développement à l’économie européenne, sous le couvert d’apporter aux colonisés la modernité et l’espoir d’une vie meilleure, à laquelle il n’ont jamais eu accès.

Si l’enseignement, dont se glorifient les colonisateurs a bien été dispensé généreusement, il a été volontairement limité au primaire, ne laissant ainsi aux indigènes que l’accès aux emplois subalternes, sans la moindre possibilité d’envisager le secondaire réservé pour la plus grande part aux enfants des expatriés ou aux candidats destinés à la vocation missionnaire.

Ainsi, le 30 juin 1960, le Congo belge avait formé, après 70 ans de présence 17 universitaires. C’est dans de telles conditions, en l’absence de classes moyennes, et d’une éducation à la prise en charge de leur propre destinée, que fut accordée aux africains une. indépendance. vouée à l’échec et au chaos.

Un fait vécu au début de 1960 au Congo belge et qui ne concerne pas que la seule Belgique, qui fut certainement la colonie la mieux organisée (la plus rentable aussi) de toute l’Afrique.

Celle en tout cas qui a causé le moins de pertes humaines et évité les guerres ethniques.

Sans pour autant la dédouaner, surtout de la décolonisation brutale en y provoquant le chaos.

Un colon me rencontre et m’affirme : il vont l’avoir leur indépendance, mais je ne leur donne pas trois mois avant qu’ils ne nous supplient, à genoux, de revenir.

Enfin, une autre ambiguïté sur laquelle jouent les partisans du rôle positif de la colonisation.

Il n’y a jamais eu de rôle positif du colonisateur en Afrique.

Que ce soient les infrastructures, les routes, voies navigables et aériennes, les hôpitaux et dispensaires, la sécurité, l’enseignement et j’en passe, tout était pensé afin que l’exploitation des richesses se fassent dans les meilleures conditions possibles.

L’accès aux soins médicaux, souvent gratuit, était rendu nécessaire par l’obligation d’éviter les épidémies et de disposer d’une main d’œuvre en bon état physique pour accroître son rendement et profiter plus largement du pillage des richesses africaines.

Un haut fonctionnaire de l’Union Minière m’avait montré un jour, une immense photographie des habitations pour mineurs de la plus grande mine du Katanga, en insistant sur le rôle positif de cette réalisation en faveur des travailleurs congolais.

Certes, il s’agissait de corons, inspirés par ceux de nos pays miniers, qui disposaient de l’électricité et l’eau courante, et qui auraient pu passer pour un acte positif.

La vérité est toute autre, au début de son activité, il avait été facile de trouver de la main d’œuvre dans les environs immédiats, pour être forcé de la recruter de plus en plus loin

À cela s’ajoutait le retour des ouvriers dans leurs villages qui, après quelques mois avaient gagné suffisamment pour s’acheter les quelques ustensiles jugés indispensables et ne revenaient plus !

La construction de ces logements ne correspondait donc pas à une action positive en faveur des colonisés, mais à une nécessité vitale pour la survie des activités minières !

Le débat sur cet a priori est donc tronqué voire détourné de son sens véritable.

S’il y a eu effectivement, dans toute l’Afrique, un rôle positif ce fut non pas du fait de la colonisation, mais bien de caractère individuel.

Des hommes et des femmes dignes de ce nom, sans oublier certains missionnaires ont eu un comportement remarquable et se sont mis au service des peuples africains auxquels ils ont laissé un souvenir impérissable, on en parle fort rarement, en ne citant que les plus connus.

Malheureusement, ils furent une minorité incapable de s’opposer au mépris et au racisme.

Avant d’évoquer un autre fait vécu, rappelons-nous ces paroles de Léopold SENGHOR :

Quand enfin le blanc commencera à aimer le noir, il risque de s’apercevoir que celui-ci a commencé à le haïr, (fin de citation, à la veille de l’indépendance du Sénégal).

En 1959, j’avais réussi à créer en 4 ans, à la faveur d’un changement de gouvernement en métropole, une des 5 premières écoles laïques du Congo, elle comptait plus de 1000 élèves.

J’avais reçu la visite de Joseph YUMBU le conseiller du futur Président du Congo, qui avait été impressionné par le taux de réussite des élèves, leurs motivations, les multiples activités parascolaires et l’existence de la première section professionnelle pour filles (sans doute en Afrique), et j’en avais profité pour lui poser la question suivante : vous allez bientôt obtenir votre indépendance, qu’en attendez-vous ? Voici sa réponse : ce sera une épreuve très difficile, un pari sans doute impossible qui nous rendra certainement plus malheureux qu’aujourd’hui, mais c’est pour nous la dernière façon de faire respecter notre dignité.

Cette condamnation implacable du colonialisme, confirmée par le vécu, resterait lettre morte, si elle n’était suivie de propositions concrètes pour l’avenir.

Qui pourraient parfaitement être sollicitées auprès des participants à votre site.

A toutes fins utiles, vous trouverez en pièces jointes les documents suivants :

·         Un curriculum vitae, très bref résumé d’une vie féconde au service des autres mais qui   me rapproche de votre propre activité.

·         Quelques documents par courrier postal concernant mon activité en milieu scolaire depuis une quinzaine d’années en milieu scolaire, d’abord dans le cadre du cours d’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale ensuite sur l’Occupation Coloniale de l’Afrique (colonisation étant un euphémisme) dont notamment l’historien Pierre VIDAL–NAQUET a dit :

[….] bien peu de français sont prêts à admettre que ces deux situations historiques (nazisme et colonialisme) sont qualitativement et quantativement, comparables. Ce refus de savoir est instructif à deux titres. Tout d’abord, par les raisons idéologiques qui peuvent l’expliquer: le “pays des droits de l’homme” ne peut, par nature, se rendre coupable des forfaits qui ont marqué le totalitarisme nazi, contradiction qu’illustre de façon symptomatique la répression menée dans le Constantinois lors des manifestations du 8 mai 1945 par un gouvernement issu de la résistance et auquel participaient les communistes. Extrait de “La Torture dans la République” (1983) de Pierre VIDAL–NAQUET cité par N. BANCEL, P. BLANCHARD et F. VERGÈS dans La république coloniale – Essai sur une utopie, A.Michel 2003.

Mon vécu africain principalement au Congo belge, ensuite la République du Congo ainsi qu’en République Centrafricaine ne doit en aucun cas dédouaner les autres puissances coloniales européennes, dont certaines furent bien pires que la Belgique.

Malheureusement, il est vrai que les premières dizaines d’années d’occupation furent terribles, nombreux sont les documents les concernant.

Les spécialistes en matières premières minérales qualifiaient le Congo de scandale géologique, tant ses ressources étaient diversifiées et importantes. 

Néanmoins, l’exploitation efficaces des richesses exceptionnelles du Congo belge nécessitait une main d’œuvre en bon état physique d’où la qualité des services médicaux.

Et une réussite exemplaire qui aurait dû convaincre les autorités coloniales des remarquables possibilités de formation des indigènes à TOUS les niveaux de connaissance.

Il s’agit de la création des A.M.I ( les assistants médicaux indigènes ), dont la qualification se situait entre l’infirmière et le médecin et qui pouvaient parfaitement assumer le fonctionnement des nombreux dispensaires quadrillant le pays.

Il aurait été facile de permettre aux meilleurs d’entre eux de poursuivre des études de médecine, mais il fallait préserver le prestige du “blanc”.

Pour conclure :

Il serait aisé de stigmatiser tous les colonialismes tant la documentation sur le sujet est abondante et indiscutable.

Les films documentaires sur l’occupation coloniale commencent enfin à apparaître, de plus en plus souvent sur nos écrans, il était grand temps (voir à ce sujet, récemment INDIGENES).

Il me paraît souhaitable de terminer ce bref vécu africain, en forme de réquisitoire par un sujet rarement abordé : que faire pour cette Afrique spoliée et toujours sous la coupe des anciens occupants par multinationales interposées ?

A mon avis (et vos réactions seraient précieuses), en revenir aux sources du mal colonial :

La suppression de l’organisation tribale par une administration coloniale centralisée sous couvert d’accession à la démocratie et au modernisme !

Les africains n’ont nul besoin d’apprendre la démocratie imposée par les blancs.   

Il suffit d’avoir assisté à un conseil de village que les blancs qualifiait péjorativement de palabres et de le comparer à nos modernes parlements nationaux ou les invectives quand ce ne sont pas les coups sont monnaie courante pour se rendre compte qu’il suffisait de moderniser les traditions tribales pour que la démocratie s’installe naturellement.

Ce que j’ai réussi à créer de 1955 à 1959 à Léopoldville en plein régime colonial !

Document sur le sujet “ECOLE et DEMOCRATIE - une expérience d’éducation à la démocratie au service du peuple bantou” sur simple demande.        

Rendre aux villages dépeuplés un vrai bonheur de vivre en leur apportant l’essentiel :

1.  Un puits afin d’alimenter le village en eau (voir à ce sujet l’expérience remarquable de Terre des Hommes), pompe à main d’abord, électrique par la suite.

2.  Un panneau solaire afin d’alimenter une radio et ou un poste de télé commun.

Devenus attractifs, les villages permettraient d’appliquer la boutade d’un humoriste, dans le bon sens : construire les villes à la Campagne.

Ce qui permettrait de désengorger, en partie, les bidonvilles où s’entassent des milliers de malheureux, et de ne pas les inciter à croire en une terre promise appelée Europe.

Comme le fait judicieusement (et courageusement) remarquer Fatou DIOME dans “le ventre de l’Atlantique” (Editions Anne Carrière) : mieux vaut vivre difficilement dans son village que de bâtir des châteaux en Espagne et être confrontés à la difficulté d’être l’AUTRE  partout.

Le Devoir de Mémoire européen envers l’Afrique ne doit pas devenir un simple acte de repentance, mais s’inspirer, et je parle en connaissance de cause, du remarquable devoir de Mémoire allemand, d’autant plus qu’il a été accompli par la majorité d’une population totalement innocente des crimes nazis.

En voici l’essentiel et les raisons pour lesquelles l’Allemagne a retrouvé sa dignité et forcé notre respect :

·         La reconnaissance officielle et sans ambiguïté par les pays colonisateurs de leur responsabilité dans les crimes et spoliations pendant et indirectement après la période coloniale nullement acte de repentance mais devoir de mémoire.

·         L’engagement d’une aide efficace, ciblée sur les besoins prioritaires des pays colonisés (Education-Santé-Amélioration de la vie rurale notamment)

·         La fin des compromissions et de l’aide accordée aux dictateurs de certains états africains, dits états voyous, qui ne font que prolonger la période coloniale.

Quelques projets réalisables à court terme, en évitant de distribuer des fonds ou des subventions qui ne profiteront jamais aux plus démunis :

1.     Creuser des puits partout où cela est possible équipés d’une pompe à mains dans un premier temps, électrique plus tard. 

2.    Envoyer en Afrique les centaines de milliers de postes de Télé qui vont être récupérés suite à la vogue des écrans plats, et être démontés un à un, de façon très coûteuse.

3.    Fournir par la même occasion, un panneau solaire fabriqué en grande série donc bon marché afin de redonner vie aux villages et fixer ses habitants.

4.    Créer des équipes de volontaires issus par exemple de la multitude de chômeurs européens, afin d’aider à la mise en place de ce matériel.

5.    Former sur place ou en Europe des équipes de journalistes éducateurs (comme il en existe déjà) qui animeraient des émissions éducatives et de divertissement mais de caractère africain (notamment les conteurs et artistes de villages).

NOUS DEVONS APPRENDRE A VIVRE COMME DES FRERES SINON NOUS MOURRONS ENSEMBLE COMME DES IDIOTS. Martin LUTHER KING



Un commentaire

  1. Kozyreff dit :

    Concerne : Assistants Médicaux Indigènes
    Ils eurent des facilités pour poursuivre leurs études de médecine en Belgique et obtenir leur diplôme de médecins: programmes adaptés en tenant compte deacquis à l’Ecole AMI à Léopoldville (mon père y fut un de leurs professeurs)

Répondre

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